samedi 6 décembre 2014

Fable boursière

Joe achète des actions de la firme X pour 30$.
X est une firme solide, internationale, qui fait des sauces dont tout le monde raffole, et ce depuis plus d’un siècle.
La valeur liquidative de X est de 20$. Une bonne affaire.
Cinq années plus tard, l'économie va plutôt bien, la bourse monte encore et encore, et Frank décide d'acheter des actions X dont la cote est à 60$.
Il les achète sans le savoir à Joe qui veut s'offrir la Maserati de ses rêves.
Frank et Joe ne se connaissent pas.

Les résultats de l'entreprise sont effectivement excellents: ils ont grimpé de 3% chaque année sans discontinuer.
Personne, ni Joe, ni Frank, ne se demande comment le prix de l'action a pu doubler tandis que les profits n’ont grimpé «que» de 15,9% sur cette période.
Tout le monde trouve ça normal. Tout le monde devient vite riche à la Bourse !
Joe a décidément fait une excellente affaire: son capital a doublé en cinq ans !
Frank est sûr, lui aussi, d’avoir fait une excellente affaire. X est une boîte solide, connue, en croissance, avec un bon dividende, et si le cours de l'action est passé de 30$ à 60$ en cinq ans, ça doit être une preuve de bonne santé.
Il n'y a pas de raison qu'elle ne continue pas de monter, par exemple en faisant +30$, de 60$ à 90$, voire en doublant de 60$ à 120$, dans les cinq prochaines années.
Effectivement, le cours passe de 60$ à 70$ l'année suivante. Frank est épaté de «sa» performance, +16,7%.

Joe et Frank sont les deux heureux.
La Bourse les a enrichis, c’est un miracle ! C’est un jeu gagnant-gagnant !

Survient une récession. Pour la firme X, rien de grave : les ventes se tassent, mais il y a et aura encore de confortables profits, cependant en légère baisse, disons -3%. 
Des analystes, qui projetaient une croissance annuelle des profits de 3% pour les 50 prochaines années, doivent réviser leurs estimations à la baisse.
Les investisseurs, qui ont parfois hypothéqué leur maison au maximum, sont presqu'entièrement engagés sur le marché des actions et ont donc du mal à acheter encore.
Certains se méfient même et ont peur de faire des pertes: ils se disent que si le marché se retourne, les fonds propres de la maison, avec une perte de -25% sur les actions, se seront entièrement évaporés.
Le cours de X redescend à 60$. Frank se dit que l'action est hyper-bon marché et en reprend une louche, vidant presque son compte en banque.

L'année suivante, les profits de X continuent de baisser. A nouveau, rien de bien grave pour la firme centenaire X : juste -3% de baisse.
La presse, ne sachant pas distinguer la baisse des profits d'une perte, parle de résultats terriblement décevants.
La récession se poursuit, le marché, désabusé, retombe et entre autres le cours de X retombe à 30$.

Joe est encore heureux et fait des tours avec sa Maserati achetée pour le double des économies investies en Bourse.
Frank est déprimé et a des ulcères: s'il vend maintenant, il aura perdu définitivement la moitié de sa fortune. Il préfère attendre sagement. Mais il enrage : comment un boîte solide, centenaire, qui se porte bien, a-t-elle pu connaître une chute de -50% ? Il doit y avoir une machination.

La suite n'est pas connue. Le cours de l'action va-t-il osciller entre 30$ et 40$ ? Ou remonter à 70$ ? On ne le sait pas.
Seule certitude : Frank a enrichi Joe en lui donnant la moitié de l’argent dont ce dernier avait besoin pour sa Maserati.
Le médecin de Frank est bien occupé...

La firme X continue de vendre ses sauces, bon an, mal an.

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